L'adolescence aujourd'hui : les relations parents-ados

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L’adolescence est une période qui pose beaucoup de questions, aux parents, aux enseignants et… aux adolescents eux-mêmes ! Tout se passe comme si l’enfant devenait un étranger, à lui-même à cause de sa transformation corporelle, mais aussi pour ses propres parents que l’on entend souvent dire « on ne le reconnaît plus ». C’est la saison des attentes pour l’adolescent, qui manifeste, parfois maladroitement ou bruyamment, sa place auprès de ses parents, de l’école, de la société. Mais aussi la saison des inquiétudes pour les parents, pour qui il n’est pas toujours facile de faire la part des choses entre un ado qui « fait sa crise » et un adolescent en réelle souffrance.

Quels enjeux profonds se cachent derrière cette période ? Comment parents et ados vivent-ils ces changements, souvent source de malentendus, de tensions voire de conflits ? Qu’en est-il de la place de l’adolescent – et des parents – dans notre société, en 2018 ?
 
 

Conférence du Pr Philippe Duverger

Conférence animée par le Professeur Philippe Duverger, responsable médical de l’unité de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent du CHU d’Angers.

1 – Qu’est-ce que l’adolescence ?

Tentons une définition sous l’angle de la psychologie : l’adolescence est l’âge du changement – corporel, psychique, scolaire etc., de la découverte de soi et du monde, mais aussi l’âge des malentendus. Adolescents et adultes ne sont pas sur la même longueur d’ondes. Leurs préoccupations immédiates sont très différentes et l’adolescent n’a pas forcément les mots pour exprimer ce qu’il voudrait, ce qu’il ressent.

Facilement « à fleur de peau », il a toujours l’impression qu’on ne le comprend pas. Il s’emporte, claque les portes… et en même temps, ressent un intense besoin de reconnaissance et fait tout pour attirer l’attention.

 

Cette période de transition, inconfortable mais incontournable, s’exprime souvent sur le mode de la crise, de l’urgence ou de la rupture. Cela nécessite de nombreux ajustements de la part des parents et adultes qui entourent l’ado. Savoir quelles limites fixer et quel décalage admettre. Le plus souvent, tout se passe bien.

2 – De grandes problématiques à résoudre

L’adolescent est confronté à des questions essentielles auxquelles il s’efforce d’apporter ses propres réponses. Ce qui peut le rendre parfois « pénible » à son entourage.

  • Quelle distance nouvelle créer avec les parents ? L’adolescent doit se séparer progressivement de ses parents, prendre de la distance alors qu’il s’identifie toujours à eux et les aime. Cela interroge le narcissisme et les questions ne manquent pas : quelle estime ai-je de moi ? Suis-je capable d’arriver tout seul à atteindre mes buts, alors que j’ai encore besoin d’eux ?
  • Comment gérer les déceptions ? Dans un monde où tout semble possible, l’adolescent est encouragé à « suivre ses rêves ». Mais dans la réalité toutes les portes ne s’ouvrent pas, on n’a pas forcement le choix… Face à ce « Pourquoi pas moi ? », la désillusion et la frustration sont parfois difficiles à accepter.
  • Comment acquérir de l’autonomie ? L’adolescent confond souvent être autonome, désir légitime, et être libre, ce qui peut être problématique. Le vrai danger de l’adolescence est de se retrouver tout seul avec ses questions et ses problèmes.
  • Comment changer tout en restant le même ? Jusque dans les années 1960-70, la construction identitaire était basée sur le mimétisme des générations précédentes. Aujourd’hui, l’adolescent doit « réinitialiser » cet héritage à sa façon pour s’inventer une identité propre (manière de parler, d’inventer des mots, de s’habiller, choix musicaux opposés à ceux des parents, etc.).
  • Comment faire le deuil de son enfance ? L’adolescent doit accepter qu’il ne sera plus jamais le même. Il doit abandonner ses objets d’attachement (doudou) mais aussi une certaine forme de relation à ses parents. Cela peut entraîner des moments de tristesse.
  • Comment gérer ce corps qui change, cette voix qui déraille, ces formes qu’il(elle) ne maîtrise pas ? Les métamorphoses du corps ne sont pas faciles à vivre, elles peuvent donner l’impression que le corps trahit, échappe à tout contrôle. C’est parfois angoissant.
  • Quel plaisir à penser par soi-même ? Apprendre à forger ses propres opinions est une étape importante car cela autorise à penser autrement que les parents. Mais avoir des idées, s’autoriser à les exprimer et savoir les argumenter peut s’avérer difficile. L’adolescent qui ne s’en sent pas capable, qui n’y prend aucun plaisir, se trouve en grand désarroi. Et va s’accrocher à une ressource extérieure pour éviter de débattre et se donner une contenance : un objet, un produit, une drogue, un comportement violent…
  • Comment appréhender et éprouver la liberté ? L’adolescent réclame la liberté mais ne sait pas forcément quoi faire quand il l’obtient. Et il doit comprendre que personne n’est totalement libre, qu’on « ne fait pas toujours ce qu’on veut ». L’apprentissage de la liberté s’accompagne d’obligations, de contraintes, de limites…
  • Etre « comme les autres » ? C’est l’une des grandes angoisses de l’adolescent, ce qui explique pourquoi il est aussi important pour lui de se retrouver avec ses pairs, « sa bande », de construire des codes de groupe (style vestimentaire, musique, gestuelle, langage…) qui échappent aux parents. Puis, l’adolescent va apprendre à se distancier du groupe pour construire un rapport aux autres davantage individualisé. C’est alors le temps du (de la) petit(e) ami(e), des premiers amours, avec leurs lots d’inhibition ou d’excitation, de doutes et de surprises…
  • Et la question de l’identité sexuelle ? Le corps se sexualisant, l’adolescent doit faire face à cette question de l’identité sexuelle, donc à ses choix d’orientation sexuelle.

 Toutes ces problématiques sont universelles et incontournables. Psychiquement, ce sont des passages obligés pour passer de l’enfance à l’âge adulte. Nous les traversons plus ou moins bruyamment, plus ou moins difficilement. Et, dans nos sociétés occidentales (où les rituels sociaux ont disparu), cela prend plusieurs années.

 

3 - Des adolescents plus fragiles aujourd’hui qu’autrefois

Être adolescent aujourd’hui est sans doute plus difficile que dans les années 1960 ou 1980 car la société actuelle promet d’immenses possibilités, tout en étant beaucoup plus exigeante. Les potentialités sont infinies, ou en tout cas présentées comme telles, mais la compétition est féroce.

 

Les adolescents d’aujourd’hui sont confrontés à de véritables impératifs sociaux :

  • Une culture de la transparence, de la surexposition de soi. Pour exister il faudrait être vu. C’est compliqué. Certains vont tomber dans le piège de la surexposition et se retrouver stigmatisés sur les réseaux sociaux. Cela peut être d’une violence extrême.
  • Une exhortation à tout dire, tout faire, à penser que tout est possible. Mais l’adolescent qui croit à ce fantasme du tout possible n’aura pas de limites. Il aura du mal à se cadrer dans sa relation aux autres, pourra devenir tyrannique ou violent.
  • Une société où l’on fait tout à la fois, tout de suite et maintenant. Je fais mes devoirs en même temps que je mange, je réponds à mes SMS, je regarde la télé… Comment construire un psychisme serein dans cette turbulence ?
  • Une incapacité à attendre et à accepter la frustration. Je veux tout, tout de suite… Et s’il faut attendre je le vis mal, je trépigne, pousse, j’essaye de doubler, de tricher… L’adolescent doit comprendre que la capacité à patienter, en acceptant l’attente comme normale, est une condition de la liberté.
  • Une place de plus en plus importante faite au narcissisme : moi d’abord et mon plaisir avant tout ! Cet individualisme rend également les choses plus difficiles.

Tout ceci complexifié par les réseaux sociaux…

4 – De l’adolescent qui « fait sa crise » à l’adolescent « en crise »

Dans les récents questionnaires et sondages, 85% des adolescents déclarent se sentir bien aujourd’hui. Un constat plutôt rassurant mais qui indique tout de même que 15% ne vont pas bien. Comment repérer un adolescent « en crise », qui bascule dans une vraie souffrance ?

Cela se traduit par :

  • Des comportements à risque, des mises en danger, des conduites de rupture : l’adolescent quitte la scène, fait une fugue (se « casse » ou se « fracasse »… au sens propre). Ce n’est pas une action raisonnée mais un acte pulsionnel non maîtrisé.
  • Des attaques du corps : l’adolescent va scarifier sa peau, s’abimer physiquement.
  • Des addictions : au tabac, à l’alcool, aux écrans…
  • Des comportements alimentaires excessifs : anorexie, boulimie.

Que faire dans ce cas ?

Ne pas rester seul, consulter un spécialiste psychologue ou psychiatre des adolescents, qui pourra mette en place une stratégie d’accompagnement, avec les parents.

5 – Des parents entre espérance et nostalgie

Les parents d’aujourd’hui semblent avoir perdu les clés de l’éducation. Certains doutent de tout, se posent des questions à chaque fois qu’il faut prendre une décision, même bénigne – « Est-ce qu’il faut accepter le piercing ? Un tatouage ? A quel âge le scooter ? » etc. – et multiplient les sources d’avis parfois contradictoires – presse, TV, amis, spécialistes.
 

Deux évolutions sociétales peuvent expliquer ce flottement :

  • Les fonctions parentales ont beaucoup changé en deux générations. Les modèles symboliques comme le mariage ou la famille se sont effrités, les trajectoires familiales sont plus complexes, la notion de plaisir personnel est devenue centrale… L’évolution - légitime - de la place de la femme a aussi profondément modifié la place du père et l’équilibre intrafamilial. La plupart des anciens rituels sociaux de passage à l’âge adulte - service militaire, certificat d’études - ont disparu. La transmission verticale des savoirs, d’une génération à l’autre, s’affaiblit. Enfin, nous assistons à un déclin progressif de l’autorité, trop souvent confondue avec le pouvoir ou la séduction.
  • Les objectifs parentaux ne sont plus les mêmes : jusque dans les années 1970, l’objectif était que l’enfant soit bien élevé, qu’il réponde au contrat social, dans lequel prévalait le rapport à l’autre. Aujourd’hui, l’objectif est que l’enfant soit heureux, qu’il soit lui-même et fier de l’être. D’où un hyper-développement des compétences et des potentiels : une société de l’exhortation, de la séduction et de la stimulation. Mais aussi de la compétition, de l’hédonisme et du narcissisme. Mais cela pose la question : qu’est-ce qu’être heureux ? Et qui détient la réponse ?

Il ne s’agit pas d’être nostalgiques mais de prendre en compte ces modifications sociétales.

6 – Quelques conseils pour les parents d’adolescents

Ne pas chercher à tout comprendre, bien que ce soit la tentation naturelle. Au contraire ! Un adolescent ne supporte pas d’être compris car il a l’impression d’être alors prisonnier du regard de l’autre. Si on le devine trop, il devient transparent. Ce qui est insupportable car il veut au contraire se décaler, se différencier, avoir son intimité propre.

 

Ne pas chercher à être parfaits. Les parents parfaits n’existent pas ! Il faut savoir se contenter d’être des parents « moyens », mais présents sur les points essentiels. Le travail des parents est d’apprendre à se séparer de l’enfant, d’accepter que celui qu’ils aiment va s’épanouir sans eux. Et le travail de l’enfant qui devient ado est de pouvoir critiquer les parents, sans cesser pour autant de les aimer.

 

Ne pas démissionner. Surtout pas de laisser-faire, de laxisme ou d’abandon : les ados ont besoin de points de repère, de limites. Cela pose la question de l’autorité, qui est « le pouvoir d’autoriser, dans un certain cadre et dans une relation de confiance ». Si les parents ont peur de ne plus être aimés lorsqu’ils posent des limites, ils basculent dans une relation de séduction, de chantage affectif et non plus d’autorité.

 

S’efforcer d’être bienveillants, présents, tolérants. Les parents d’ados doivent accepter d’être remis en question sans pour autant se sentir détruits ni s’effondrer. Tout l’enjeu est de parvenir à protéger l’adolescent sans l’accaparer, être présent sans devenir envahissant, s’intéresser à lui sans devenir intrusif ou inquisiteur, respecter son intimité sans pour autant tout accepter… En clair, trouver la bonne distance, le juste équilibre.

 

Tout repose sur la confiance. Le lien de confiance est central et crucial. Un adolescent qui sait que ses parents – tuteurs, professeurs – lui font confiance, sera plus fort, pourra développer sa propre confiance en lui et s’épanouir par lui-même, tout en sachant faire appel à eux si nécessaire.

Le paradoxe de l’adolescence : aimer, c’est apprendre à se séparer

En conclusion, bien que cette période ne soit pas évidente, la plupart des adolescents vont la traverser sans gros souci. Il faut les laisser faire cela à leur façon, en veillant simplement à ce qu’ils ne se mettent pas en danger.
La place des parents est primordiale : tout leur travail est de « lâcher » progressivement leur enfant, d’accepter que leur ado s’autonomise et devienne adulte. Sans se déchirer, sans culpabiliser, sans être angoissé…

L'unité de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent du CHU d’Angers

Intégrée au pôle femme-mère-enfant, cette unité accueille des enfants de 0 à 18 ans ainsi que leurs parents, mais aussi des couples ou des femmes avant la naissance de l’enfant. Il répond à toutes les problématiques psychologiques et psychiatriques des enfants et adolescents, à la demande des parents, des médecins traitants ou des institutions. L’équipe composée de médecins, psychologues et internes donne des avis médicaux, réalise des diagnostics et prend en charge le suivi des enfants et adolescents présentant des troubles ou des pathologies psychiques. Elle collabore étroitement avec le centre de psychiatrie infanto-juvénile Roger-Misès du Cesame (Centre de Santé Mentale Angevin), afin d’apporter le meilleur accompagnement possible.

Le service assure également le suivi psychologique des enfants accueillis pour maltraitance à la Permanence de l’Accueil départemental Pédiatrique de l’Enfant en Danger (PAPED), suite à un signalement ou une procédure judiciaire.

Enfin, outre ses missions de soins de proximité, le service assure une activité d’enseignement et de formation de la discipline. Il remplit aussi une mission de recherche (communication, publications scientifiques et grand public).